L’infini dans la paume de la main, Matthieu Ricard, Trinh Xuan Thuan

L'INFINI DANS LA PAUME DE LA MAIN
« Voir un univers dont un grain de sable,
Et un paradis dans une fleur sauvage,
Tenir l’infini dans la paume de la main,
Et l’éternité en une heure. » William Blake

À la croisée des chemins : un dialogue entre science et bouddhisme

Existe-t-il un principe organisateur ?
T : La science innée du rejet systématique et catégorique de l’explication des phénomènes en termes de notions propres aux doctrines religieuses. Toutefois la cosmologie moderne a découvert que l’existence de l’être humain semble être inscrite dans les propriétés de chaque atome, étoiles et galaxies de l’univers et dans chaque loi physique qui régit le cosmos.
M : Pour le bouddhisme, il n’est nullement nécessaire d’invoquer un principe organisateur ou une finalité quelconque qui aurait réglé l’univers avec une précision parfaite pour que la conscience apparaisse. Le monde inanimé et la conscience coexistent depuis toujours dans un univers sans début. Le big bang par exemple n’est qu’un épisode dans un processus ininterrompu. Les conditions de notre univers actuel sont en harmonie avec celle des univers précédents et futurs, car l’enchaînement des événements implique une continuité et une concordance de nature entre causes et effets.

L’univers dans un grain de sable

Interdépendance et globalité des phénomènes
Le concept d’interdépendance va au cœur de la vision bouddhiste de la réalité et il a, pour lui, d’immenses implications sur la manière de vivre notre vie. Ce concept d’interdépendance ressemble de façon frappante au concept de non-séparabilité en physique quantique.

M : Le bouddhisme adopte la notion que les choses, les phénomènes, n’existent qu’en relation avec d’autres. C’est l’idée d’une causalité réciproque. Un événement ne peut survenir qu’en relation et en dépendance avec d’autres des événements. Dans chaque élément de la réalité, tous les autres sont présents. Il ne peut exister, ou que ce soit dans l’univers, une seule entité dissociée de l’ensemble.
T : Cette notion de «flux d’événements» rejoint la vision de la cosmologie moderne : du plus petit atome à l’univers entier, en passant par les galaxies, les étoiles et les hommes, tout bouge et évolue, rien n’est immuable.

M : Les phénomènes sont des simples événements qui se manifestent en fonction des circonstances. Une chose ne peut surgir que parce qu’elle est reliée, conditionnée et conditionnant, corps présent et coopérant, en transformation continuelle. L’interdépendance est intimement liée à l’impermanence des phénomènes. A l’interdépendance correspond à la vacuité des phénomènes, la vacuité signifiant absence de réalité intrinsèque.
T : La science quantique a découvert par des techniques qui lui sont propres que la réalité est globale et interdépendante, à la fois dans le monde subatomique et dans le monde macroscopique. (Cf. L’expérience du photon/électron : phénomène EPR, concept de no-séparabilité, concept de non-localité, expérience du pendule de Foucault qui ne peuvent pas expliquer en termes des quatre forces fondamentales connues en physique. Pour les physiciens classiques, c’est très troublant.
Il existe dans le monde macroscopique une interaction d’une tout autre nature que celle décrite par la physique que nous connaissons : une interaction qui ne fait intervenir ni force ni échange d’énergie mais qui relie l’univers tout entier. Chaque partie porte en elle la totalité, et de chaque partie dépend tout le reste.

M : Pour le bouddhisme, c’est une bonne définition de l’interdépendance, qui n’est ni le fait de la proximité dans l’espace ou le temps, ni celui de la vitesse de communication ou de force physique dont l’influence diminue avec la distance. Les phénomènes sont interdépendants parce qu’ils coexistent au sein d’une réalité globale, laquelle fonctionne sur le mode de la causalité réciproque. Ce sont les relations qui constituent notre réalité et qui détermine les conditions de notre existence, des particules et des galaxies.
Prendre conscience de l’interdépendance engendre un processus de transformation intérieure qui se poursuit tout au long du chemin de l’éveil spirituel.
Le simple acte de respirer nous relie à tous les êtres qui ont vécu sur le globe.

Les mirages du réel

De l’existant des particules élémentaires
L’expérience EPR est fondée sur la nature duelle du photon lumineux qui se manifeste parfois comme une onde et parfois comme une particule, prenant l’apparence de l’une ou de l’autre selon les circonstances. La forme que prend le photon lumineux est dépendante de l’observateur et des instruments de mesure, c’est une réalité inextricablement liée à notre présence.

M : Les caractéristiques apparentes des phénomènes ne leur appartiennent pas en propre. La réalité ne correspond pas au concept solide que nous attachons aux choses. Nous devons transcender les limites conceptuelles qui nous font penser que quelque chose doit être soit totalement non existant, soit intrinsèquement existant.
T : Une particule élémentaire n’est pas une entité analysable douée d’une existence indépendante. C’est en essence, un jeu de relations qui s’étend à d’autres choses.
M : On retrouve dans la philosophie bouddhiste une authentique réflexion relativiste sur la vacuité de toute chose, conséquence de leur non-être en soi, leur existence n’étant que dans les rapports entre elles. Il n’y a là aucun nihilisme, aucune négation de la réalité ni de l’existence, mais plutôt une vue profonde de la nature même de l’existence. Si les choses n’existent pas de manière absolue mais existe néanmoins, leur nature est à rechercher dans les relations qui les unissent. Seuls existent des rapports entre les objets et non les objets par eux-mêmes. Ceux-ci sont donc vides en soi, et doivent se réduire à l’ensemble de leurs rapports avec le reste du monde.
La physique du futur réussira-t-elle à mettre en équation ce qui relève actuellement d’une pure vision philosophique ?

Comme un éclair dans un nuage d’été

L’impermanence au cœur de la réalité.
L’impermanence des phénomènes n’est pas seulement un sujet de méditation qui doit nous inciter à faire bon usage du temps qui me reste à vivre. C’est un point essentiel de notre compréhension de la réalité. C’est d’elle que dépendent et notre vision de la nature intime du monde et notre comportement.

À chacun réalité

Quand fond la neige du savoir
Il est aisé de comprendre que nous puissions voir une même chose de différentes façons. Mais quelle est la nature de la chose qui se cache derrière le voile des apparences ? Quelle est la réalité ? En dépit des découvertes radicales de la mécanique quantique, de nombreux physiciens continuent à adhérer au «matérialisme réaliste», selon laquelle il existe une réalité «pure et dure» descriptible en termes de particules élémentaires ou de super cordes. D’autres, qui ont approfondi les implications philosophiques de la mécanique quantique, pensent que la nature de la réalité demeurera à jamais voilée.

M : Pour le bouddhisme mais, si l’on veut appréhender la nature ultime de la réalité, il faut s’engager encore plus loin dans les interrogations philosophiques que la physique quantique a révélé.
T : Le scientifique accompli ses recherches dans un certain contexte social et culturel. La réalité est ce que nous tenons pour vrai. Ce que nous tenons pour vrai est ce que nous croyons. Ce que nous croyons prend appui sur nos perceptions. Ce que nous percevons est lié à ce que nous cherchons. Ce que nous cherchons dépend de ce que nous pensons. Même s’il s’en défend, le scientifique ne peut s’empêcher de partager chez de manière consciente ou inconsciente les préjugés métaphysiques de la société dont il fait partie. La science est née en Occident. Il est inévitable qu’elle soit dominée par le parti pris métaphysique.
Les fondateurs de la physique quantique, tels que Bohr et Schrödinger, ont plaidé pour une unité de pensée entre la science occidentale et la pensée philosophique de l’orient.

Question de temps

Du temps absolut et universel au temps relatif
La physique moderne est passée du temps absolu et universel de Newton autant relatif et malléable d’Einstein qui peut ralentir ou accélérer selon le mouvement de l’observateur ou l’intensité du champ de gravité dans lequel il se trouve. Le caractère élastique du temps à une conséquence fondamentale : le temps perd son universalité.

M : Selon l’analyse classique du bouddhisme, le temps physique et absolu n’est qu’un concept qui n’existe pas en soi. Le temps appartient à la vérité relative du monde des phénomènes, au domaine du vécu. Le temps physique n’a pas d’existence propre, puisqu’on ne peut concevoir un temps distincts des instants qui le composent.
T : C’est probablement notre activité cérébrale qui nous fait sentir le temps qui passe. Les données du monde extérieur sont transmises par nos organes des sens à notre cerveau qui les intègre en une représentation mentale.

Le chaos et l’harmonie

De la cause à l’effet
T : La théorie de la relativité nous dit que le temps est élastique et que l’ordre temporel des événements peut être modifié par le mouvement d’un observateur. La mécanique quantique révèle que l’incertitude règne au cœur de la matière. La théorie du chaos et de la complexité montre que la relation de cause à effet n’est pas souvent linéaire.
M : Pour les bouddhistes aucun effet ne peut survenir sans cause, mais les causes et leurs possibilités d’interactions sont si nombreuses, qu’il est impossible de concevoir une causalité linéaire, donc déterministe. Il n’est donc pas possible de remonter à une cause première. La causalité ne perd jamais à sens unique. Elle n’est pas seulement ascendante mais aussi descendante, elle est toujours mutuelle. Le bouddhisme parlera de coraux émergence et de causalité réciproque, car la conscience façonne la réalité comme elle est façonnée par l’, à la manière de de lame de couteau qui s’aiguise l’une et l’autre. L’interdépendance est créatrice, puisque les causes et les conditions sont en nombre illimité. Dans le domaine de la conscience, la notion de libre arbitre est fondamentale, car à chaque instant nous nous trouvons à une croisée des chemins.

La frontière virtuelle

Une dualité corps esprit ?
T : La plupart des biologistes pensent que la conscience est survenue dans le processus de l’évolution lorsque les réseaux des neurones du cerveau des êtres vivants ont atteint un niveau de complexité suffisant.
M : Le bouddhisme distingue 3 niveaux de conscience : le premier correspond au fonctionnement biochimique du cerveau. Le deuxième, à ce que nous appelons intuitivement la conscience, c’est-à-dire la capacité de s’examiner, de s’interroger sur sa propre nature et d’exercer son libre arbitre. Le troisième niveau, le plus essentiel, est appelé lumineuse citer fondamentale de l’esprit. Il correspond à une conscience pure qui n’est pas en relation avec un objet particulier.

La beauté est dans l’œil qui la contemple

T : Les scientifiques ont toujours parlé de beauté. Au-delà de la beauté physique, il y a une beauté plus subtile et abstraite, celle des théories. Une théorie est « belle » quand elle un caractère inévitable, nécessaire, et qu’une fois élaborée elle s’impose comme une évidence. La théorie de la relativité de barriques d’Einstein est belle comme une fugue de Bach à laquelle on ne peut changer une note sans que toute l’harmonie ne s’écroule. La deuxième qualité de la beauté est sa simplicité. Une autre qualité est sa vérité.
M : Pour le bouddhisme, la définition la plus simple consiste à dire que la beauté est ce qui nous procure un sentiment de plénitude qui selon les circonstances, peut être ressenti comme du plaisir ou du bonheur. Il considère également la beauté comme l’harmonie des parties avec le tout.

Plus nous sommes en accord avec notre nature profonde, plus nous découvrons la beauté intérieure qui est en chacun de nous.