Quelle médecine demain ? Jean-Dominique Michel, Avril 2014

QUELLE MEDECINE DEMAINEn bref : L’analyse des pratiques de santé montre qu’une vaste majorité de personnes s’adressent à des thérapies non-scientifiques pour leurs besoins de santé. Ces pratiques dites alternatives ou complémentaires ont comme particularité de reposer sur d’autres paradigmes qui prennent en compte la question du sens de la maladie. Dans quelle mesure ces pratiques sont-elles utiles? Comment comprendre l’engouement actuel en leur faveur? Quels sont les repères et les limites éthiques à leur usage? Comment coexistent-elles avec la pratique médicale?
Une conférence de Jean-Dominique Michel, anthropologue de la santé.

Une anthropologie de la santé

• L’anthropologie est l’étude de l’être humain sous tous ses aspects : physiques (anatomiques, morphologiques, physiologiques, évolutifs, etc.) et culturels (socioreligieux, psychologiques, géographiques, etc.). Elle cherche à construire des savoirs à partir de la comparaison. Qu’est-ce que c’est que d’être un être humain, dans l’espace, et le temps, dans une culture donnée? Pour quelle construction de sens?
• L’anthropologie de la santé est une approche comparative de la santé en fonction de la vision du monde de chaque société et de ses différentes manières d’appréhender la maladie.
• Les peuples à travers l’espace et le temps ont construit des propositions thérapeutiques différentes pour restaurer, dans la mesure du possible, un état de santé.

La santé et la maladie et la représentation du corps

• La rencontre entre la santé et la maladie conduit à une construction de sens différente à chaque époque qui définit en partie de ce qu’est le corps vécu à travers le prisme d’un système de pensées et de croyances.
• Notre vécu corporel est dépendant de nos représentations et notre culture. Et tout notre codage affectif et toute notre expérience existentielle sont connotés par le corps.
• Le corps soi-disant objectif qu’étudie la biomédecine en réalité, n’existe pas. Il est décrit comme une mécanique déconnecté de la personne qui l’habite, c’est une construction imaginaire, un corps symbolique.
• Ce modèle de notre corps comparable à une horlogerie a son ordre de validité, mais il n’est pas suffisant. Ce corps existe, mais ne rend pas compte du vécu psychologique et émotionnel du patient soit de toute une partie fondamentale de l’expérience de vie du patient qu’il est nécessaire d’entendre et de reconnaître. Toute une série d’études et de recherches montrent à quel point ces processus sont fondamentaux.

Les pratiques de santé

Avant 1940, la médecine est très mal considérée en occident, car elle soigne très mal. Notre culture est très façonnée par le christianisme où la souffrance est considérée comme une rédemption. On ne s’adresse au médecin que lorsque tout a déjà été tenté.
• On assiste à une véritable révolution culturelle avec la morphine, l’utilisation des antibiotiques et des antidouleur. La médecine devient alors incontournable. Maintenant le médecin est consulté en premier et après, si cela ne marche pas, on va voir d’autres personnes et essayer d’autres approches.
• De nos jours il y a un grand métissage de toutes les pratiques de santé. Chacune ayant ses avantages et ses limites.

De nouvelles propositions thérapeutiques

D’autres thérapeutiques s’introduisent depuis année 60 : des pratiques millénaires comme la médecine chinoise, la médecine tibétaine ou l’Ayurveda et également d’autres productions qui s’appuient sur l’ancien avec un bon plan marketing : kinésiologie, l’emotionnal freedom therapy, la sophrologie, etc.
Ce qui relie toutes ces pratiques est qu’elles reposent sur une autre approche de l’être humain qui prend en compte des paradigmes immatériels et symboliques qui seraient surdéterminants par rapport à l’organique. Le matériel n’est que la conséquence. Chaque pratique a son anatomie « fantastique », chaque vision du monde génère sa propre vision anatomique. Ils ne superposent pas.
Le propre du symbolique est de générer de l’efficacité. Des masses d’études empiriques montrent l‘efficacité de ces pratiques et confirment leurs effets. Mais on n’a pas de modèles théoriques qui permettent d’expliquer ces données. Rappelons-nous que le tonnerre existait quant qu’on l’explique… Pour le moment, ces pratiques n’entrent pas dans le champ de la science. Mais attention, ce n’est pas parce que ce n’est pas scientifique que cela n’existe pas.

La crise de la biomédecine

La médecine actuelle vit actuellement une grande crise car elle a trop loin été dans le refus de donner du sens et qu’elle a oublié la dimension de la relation médecin / patient. Aujourd’hui une consultation dure 16 mins en moyenne. Cela ne donne pas le temps pour établir cette relation qui est profondément soignante.
La souffrance à l’intérieur du corps soignant est énorme. Il y a deux fois plus de suicide chez les médecins qu’ailleurs.
• Le problème de la biomédecine n’est pas ce qu’elle fait, mais ce qu’elle génère de souffrance en soignant de la manière dont elle soigne.

Vision évolutive de la médecine

• Aujourd’hui l’accessibilité très large de l’information, grâce à Internet notamment, ne permet plus d’ignorer les évolutions et ce qui se fait ailleurs en matière de thérapeutiques. Dans la crise que vit la médecine, on assiste à des questionnements immenses et de grandes remises en question.
• « Une théorie scientifique est avant tout une mécanisme de défense psychique » disait Françoise Dolto.
Pour le moment il n’y a AUCUNE formation dans les années de médecines pour soigner les émotions et le psychisme des soignants. Une institution soignante doit déjà prendre soin d’elle même. C’est fondamental. C’est circulaire. Si le médecin, est en souffrance et se sent impuissant sans parvenir à le gérer, il va vers une rigidification mécanique et technologique pour être rassuré.
• La science n’est pas inutile, elle est limitée. Mais parfois, on a besoin de la science pour avoir une entrée.

Qu’est ce qui nous soigne quand on guérit ?

L’intelligence évolutive.
• Nous sommes agit à notre insu par tout un bagage de vie et nous avons la possibilité de mettre à profit ce temps de vie pour évoluer. La maladie est une expérience qui vient sonner un certain nombre de pendules qu’on avait pu laisser de coté. L’important est de pouvoir agir et être à travers elle dans le sens du projet évolutif. Cela remet dans une vision du monde très naturel en orient. Soit on vit en victime, soit on se dit que la souffrance fait partie de la vie et que rien n’est parfait. Alors, on peut choisir de vivre sa vie en disciple. Je peux me laisser travailler par cette expérience et grandir et alors la maladie prend son sens.
Conserver cette perspective évolutive vient ensemencer la vie d’une manière plus féconde que l’autre système de croyance où l’on se place en victime.